Patrick Baudry

Le site officiel de Patrick Baudry

BLOG

Caractères du XXI° siècle

posted by on février 23rd, 2010

Dans cette rubrique, j’ai demandé à Stéphanie Baudry de revenir à ses premières amours afin de tenter, au travers d’une “critique” de livres actuels, de donner à lire et à voir un certain regard sur le siècle dans lequel nous vivons…

La Littérature, au même titre que l’Information renseigne l’Homme sur lui-même…et sur ses congénères…
Bonne Lecture à tous!
Et, à toi, Philippe que je n’ai pas vu depuis longtemps, j’espère que tu apprécieras….

DERNIERES NOUVELLES DU SIECLE…en 4598 MOTS, ESPACES COMPRIS…
LES GENS – de PHILIPPE LABRO

Une Lecture de Stéphanie Baudry

« Maria n’a pas dit non ». Dans cette simple phrase, tous les possibles propres à André Malraux et certainement, mais sans toutefois le même sens de l’explication car l’époque en quelques décennies a vraiment changé, la même acuité à observer la vie, avec une justesse perçante. « Les gens » : leurs vies dissemblables, leurs univers parallèles qui pourtant, et contrairement aux lois de la géométrie, se croisent inévitablement, les états de leurs âmes, et non leurs états d’âme…Tout ce qui constitue chacun et qui fait, qu’à un moment, la rencontre s’opère avec quelqu’un plutôt qu’avec quelqu’un d’autre. C’est bien de cela qu’il s’agit ici, car «Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin. (…) » Il en va ainsi pendant une longue page de descriptions touchant à tous les domaines du vivant dans « Les Cahiers de Malte Laurids Brigge » de Rainer Maria Rilke ( encore Maria !). Et, finalement, il en va de même de la vie dans ce roman de Philippe Labro : il faut – parfois – avoir croisé, rencontré , et même aimé en se trompant, bien des vies, bien des hommes ou des femmes pour re-connaître celui ou celle qui nous correspond. Comme Maria qui, sans éducation, observe et décortique, après, seulement après, chaque chose qui lui est arrivée dans chacune de ses vies consécutives ! .Je serai presque tentée de contredire Philippe Labro lui-même ou bien Gallimard, car ce n’est pas le manque d’amour qui fait fusionner ces vies, c’est, au final, la quête mais aussi l’amour trouvé, reconnu avant d’être connu, comme Caroline et David qui se jettent l’un sur l’autre et disent après, seulement après : « – Ce qui serait bien, maintenant, c’est qu’on fasse vraiment connaissance. ». Et, ça marche ! Ce livre n’est pas une chance de mieux connaître notre monde, ce n’est pas un documentaire et, finalement, il pourrait presque ne pas être un roman. Ce livre est une aubaine ! Car il naît quelque chose dans ce livre. Nous savons tous, qui aimons Labro, qu’il connaît son époque sur le bout des doigts, nous connaissons son sens de l’analyse psychologique, l’œil trans-perçant l’être, mais ce que nous trouvons là, dans ce roman-ci, c’est une synthèse parfaite. Comment cet homme parvient-il à connaître si bien le siècle dans ses détails ? Et, comment se débrouille-t-il pour que ces détails ne soient pas un collage, mais pour qu’ils fonctionnent comme un miroir du réel ? Certes, le regard de Maria, une étrangère, le lui permet, et, finalement, la clef du mystère est peut être là : Maria est étrangère aux Etats-Unis, et elle est étrangère à la France, car elle est étrangère à elle-même. Sa vie, avant son premier acte de liberté, est une suite de choses qui n’auraient pas dû lui arriver, de choses, en somme, dénaturées, et c’est pour cette raison qu’elle peut se regarder de l’extérieur, qu’elle a cette incroyable capacité d’être littéralement étrangère à elle-même. Et, c’est peut-être tout simplement là le point commun avec l’écrivain de génie. Sens de l’essentiel pour brosser le portrait physique ou psychologique, plongée sans concession au cœur et jusque dans les creux de certaines âmes humaines de ce qui est, déjà, le XXI° siècle, manière chirurgicale de percer les mystères des êtres, comme au laser, conduite à distance des destins qui finissent par oeuvrer d’eux-mêmes car les personnages de Labro possèdent tous une part d’Humanité, plus ou moins cachée, plus ou moins développée ! Même les plus désespérés, même ceux qui se sont retranchés le plus loin possible de ce qui les relie au reste des hommes ! Oui, quelque chose naît dans ce livre, de plus que dans ses autres, de plus que dans les autres. L’on sent, sans équivoque possible, que, quelles que soient les failles du siècle et les fêlures des âmes, l’homme, toujours, – encore – ne court pas après la gloire et la reconnaissance (même si chacun de ses personnages paraît être dans ce schéma de vie), mais qu’il cherche tout simplement à connaître quelque chose de lui-même et que finalement, seul un autre, l’autre peut lui révéler. Non pas une manière d’être meilleur, mais une manière toute simple de pouvoir être soi ! Etre soi, et chercher à l’être, découvrir, enfin, comment l’être, tel est le tout nouveau cadeau que nous fait Philippe Labro, et c’est certainement le plus précieux pour nous qui sommes, pour les autres qui ne nous connaissent pas et qui ne nous connaîtront jamais : « Les gens » !

Et, en écho…..aux Gens : le texte de Rainer Maria RILKE

« On devrait attendre et butiner toute une vie durant, si possible une longue vie durant ; et puis enfin, très tard, peut-être saurait-on écrire les dix lignes qui seraient bonnes. Car les vers ne sont pas, comme certains croient, des sentiments (on les a toujours assez tôt), ce sont des expériences. Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin. Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas (c’était une joie faite pour un autre), à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement, par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans des chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyage qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles, – et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela. Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient. Il faut encore avoir été auprès de mourants, être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte, et les bruits qui venaient par à-coups. Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs eux-mêmes ne sont pas encore cela. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers. »

Les Cahiers de Malte Laurids Brigge
Editions du seuil, Collection Points
Pages 24,, 25, et 26

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>